Cathrine de dos

Le cantonnier


 

Je ne sais plus depuis combien de temps je suis posée là, à même le sol et totalement immobile.

Ca fait si longtemps que j'ai oublié comment et quand c'est arrivé.
Il a du se passer une chose spéciale, un évènement particulier pour que j'en sois là, mais il m'est impossible de me souvenir lequel.


C'est bizarre d'être sans savoir pourquoi ni comment.

Ce dont je me souviens parfaitement, et pour cause c'est encore d'actualité, c'est comment je vis les aléas de la météo, comment je reçois des milliards de gouttes de pluie à certaines périodes de l'année, comment je résiste tant bien que mal aux rafales de vent plus ou moins violentes et comment je me recroqueville sur moi même au fur et à mesure que la température descend.
Le pire c'est quand il fait moins de zéro, quand le gel m'envahit. Dans ces moments là, je suis pleinement consciente de mon impuissance. Je ne peux pas bouger, je n'ai rien pour me tenir chaud et je n'ai donc plus qu'à me contracter au maximum de mes capacités. C'est très difficile à vivre mais je survis néanmoins.

Il y a aussi de bons moments, ma vie n'est pas qu'un calvaire sans fin.

Le printemps et ses rayons timides qui me réchauffent jusqu'au coeur. Les petites brises qui me caressent gentiment. Les pluies fines qui me rafraîchissent lorsqu'à force d'immobilité fatalement je me sens fiévreuse.

L'été peut être pénible avec ses canicules qui sévissent régulièrement. Ici pas un poil d'ombre pour m'abriter, pas une branche d'arbre, rien que moi face aux cieux et ses caprices.
Vous imaginez comme la nuit est alors la bienvenue, comme le moindre souffle est une source de plaisir intense et comme une seule goutte de pluie qui vient exploser sur mon corps et se répandre, et m'imprégner en surface, comment tout cela est le plaisir personnifié.

J'ai malgré tout quelqu'un qui sait communiquer avec moi, quelqu'un qui prend la peine de me regarder, de tenir compte de ma présence. C'est le cantonnier du village. Il s'appelle Pierre mais ici tout le monde l'appelle Pierrot, c'est un être étrange selon les normes en vigueur. On pourrait dire qu'il est spécial même si moi je ne vois pas vraiment en quoi il diffère des autres.

Tout d'abord il a une habitude qui semble étrange à tout un chacun : il vit plus la nuit que le jour.
Dans la journée on le voit rarement mais si on observe soigneusement la vie nocturne et donc limitée du village, on s'aperçoit vite que dès que tous les villageois vont se coucher ou se trouvent avec leurs familles, dans leurs maisons, lui, le "petit Pierrot" sort de sa tanière qui ressemble à une cabane, et s'active.

La nuit il va chercher de l'eau avec des seaux dans le local municipal dont il a la clé et il arrose les plantes, toujours municipales dont il a la charge en tant que "cantonnier".

Autrefois ce genre de fonction portait plutot le nom de "garde-champêtre", je ne crois pas qu'il soit cantonnier dans le sens strict du terme, je crois qu'il est chargé de l'entretien des espaces verts en tant qu'employé municipal.
Une tâche dont il s'acquitte avec une constance désarmante puisque - quel que soit le temps, la période de l'année et son état de santé - il s'occupe amoureusement de toutes ces plantations comme si elles étaient ses enfants.
Il les arrose donc quand c'est nécessaire, les taille au début du printemps, tond les pelouses - de nuit c'est un challenge - rempote les rustiques de la commune à la bonne époque, plante aussi arbres, buissons, groseillers, romarin, lavande, fleurs capable de survivre à l'hiver (elles s'appellent "rustiques non gélives"), toutes sortes de variétés de ce genre sur les plates bandes longeant les rues, les parcs, les places.

"Le Pierrot" comme on l'appelle est d'un naturel enjoué, il salue les rares personnes noctambules comme lui qu'il croise avec la jovialité naturelle qui le caractérise, il embrasse goulûment les femmes, étreint fraternellement les hommes, ceci en dépit du fait qu'il ne les connaît pas plus que cela, pas plus que par ces échappées nocturnes qui lui permettent de les croiser et d'échanger parfois quelques mots avec lui.
Des mots ordinaires, des conseils de jardinage, des prévisions et commentaires sur la météo, Pierre est un homme simple et jovial avec une façon désarmante de dire que la vie, que le monde, est devenu bizarre et que de nos jours, ah, le monde ne tourne plus vraiment rond et les plantes le savent bien puisqu'elles fleurissent n'importe quand puis perdent leurs fleurs dans un grand coup de vent ou de gel et ensuite doivent refaire tout le travail de bourgeonnement qui les épuise et voilà pourquoi il les chéri et les soutient comme il le fait.

Pierre fume des cigarettes qu'il roule lui même avec du papier à cigarettes donc et du tabac à rouler. Quand vient pour lui le moment de fumer, il se pose, il s'assoit, et roule, puis allume et inhale et souffle la fumée par la bouche... Il s'accorde donc une pause dans son travail nocturne et a besoin pour cela d'un endroit qu'il aime pour poser son fessier.

Il ne le sait pas mais au coeur de l'hiver quand il fait très froid ou quand le vent d'Autan souffle à me faire vibrer sur mes bases, la présence dudit fessier posé sur mon corps gelé et malmené est une bénédiction.
Un réconfort inimaginable, pendant un temps je me sens presque aimé. Surtout quand selon une habitude tactile, un rituel immuable, il passe et repasse sa paume libre sur moi, doucement, comme en une caresse sans doute, j'imagine, pour ressentir ma douceur, ma chaleur ou juste pour me remercier de lui servir de siège d'appoint. Depuis qu'il me caresse ainsi je suis toute patinée de joie. Le petit Pierre est un réconfort pour mon coeur de pierre et il ne le sait pas.


 

Vos commentaires

1 Le Samedi 26 Mai 2007 à 16:43 GMT+2, par Gilboo

Chapeau dis-donc, elle est bien jolie ton histoire. En fait chuis jaloux... ça fait des jours que j'ai commencé une histoire avec parmi les ingrédients de la pierre, et voilà que toi z'aussi. M'enfin elle est toute mimie la tienne, pleine de chaleur humaine. On va dire que la pierre c'est une valeur qui monte… et pour le coup, je dois te remercier parce qu'en te lisant ça m'a mis le coup de fouet ou de pied qu'il me fallait pour réussir à finir la mienne et la publier.

tit bisou minéral.

2 Le Dimanche 27 Mai 2007 à 11:23 GMT+2, par Cathrine

Pas de quoi être jaloux puisque l'inspiration sur ce coup là me vient du vent, ton vent à toi.
Le principe des vases communiquants pris la main dans le sac de billes.
Je vais aller donc voir si tu as posée la première pierre à ton édifice. Bisoux venteux from pink city.
Cat

3 Le Dimanche 27 Mai 2007 à 11:27 GMT+2, par Cathrine

Ps. G. si tu pouvais insérer un lien vers ton tas de pierres ce serait plus simple, merci.

4 Le Dimanche 27 Mai 2007 à 12:14 GMT+2, par Gilboo

Euh... ben le lien ressemble un peu à une insulte digne du capitaine haddock, m'enfin c'est
gilboonet.spaces.live.com...

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